donc j'avais oublié
Et ce qui devait arriver arriva. On m'avait prévenu, je ne l'avais pas cru.
Le jour teintait déjà le ciel, à cette heure incertaine où les silhouettes des arbres se découpent en ombres chinoises quand, fourbu d'une nuit trop longue, j'entamai le dernier secteur de ma tournée. Vint alors le moment fatidique du bilan et j'égrenais laborieusement les quelques journaux posés sur le siège à côté de moi : il y en avait vingt mais seulement dix-neuf clients à servir. Je comptai et recomptai, me perdant, m'embrouillant, je repris mes fiches, cherchai une explication ; rien n'y fit, un journal de trop. Donc, j'avais oublié un client. Il fallait bien que cela m'arrivât, je le savais.
Imaginez un esprit fatigué, le creux des omoplates piqué de douleur, les yeux qu'on se force à écarquiller sans jamais savoir si l'on est pleinement éveillé ou non, et encore se surprendre à dormir au volant. J'en étais là et mon corps usé n'avait plus la force de se livrer à un quelconque effort de réflexion, qui plus est bien trop illusoire à mes yeux. Une boîte perdue parmi trois cents cinquante, je n'avais aucune chance de la retrouver. Résigné, un peu déçu aussi de me savoir faillible, je repris ma route. Mais ma cervelle n'en pensait pas de même, elle se mit à chercher. Malgré moi, des images revenaient – tel quartier, telle rue – et cela s'embrouillait sous mes yeux tandis que la route défilait, ses bas-côtés se faisant plus menaçants. Il suffit d'un rien pour louper un virage, une seconde d'inattention, et parfois moins que cela. Conscient des dangers, je m'accrochais à cet impératif de vigilance mais ma sale caboche me le refusait. Non, elle préférait divaguer dans des recherches perdues d'avance. Toute ma tournée me revenait par bribes discontinues, j'y voyais les journaux entrer dans leurs boîtes et soudain, je passais dans un autre quartier et le travail recommençait. C'était là un spectacle proprement hallucinant. Et soudain je l'ai vue, celle que j'avais oubliée. Comme une évidence, distinctement. Je n'en revenais pas, comment avais-je fait ? Et surtout, une telle certitude! Était-ce possible vraiment ? Comment mon cerveau avait-il pu faire le tri dans ce brouillard de souvenirs quand je m'en savais incapable. Pouvoir affirmer au milieu de centaines de boîtes : "Mais oui, c'est celle-ci, j'en suis sûr". Et avec quelle clarté! Je m'émerveillais sans trop comprendre ce qui s'était passé et surtout sans en prendre la mesure car mon cerveau venait d'affirmer sa supériorité sur son hôte. Combien glaçante me semble cette révélation aujourd'hui!
Car ce n'était qu'un début, chaque fois je retrouvais la maudite boîte, chaque fois avec un même cri de joie, mais de cette voix que je savais ne pas être la mienne.
Il fallut se rendre à l’évidence, se décider à faire confiance à cet autre moi que je ne reconnaissais pas. Je crois que je n'étais pas prêt pour une telle rencontre.


